L’organisation des Nations Unies traverse une période de transformation, avec une charte en cours de réexamen. Comment contribuez-vous à cette évolution ?
RG : La priorité est de faire en sorte que la Charte produise pleinement ses effets et que ses principes soient respectés et appliqués dans le monde ; les efforts et les discussions consacrés à son renouvellement sont importants. Ses principes demeurent d’une profonde pertinence : prévenir la guerre, défendre la dignité humaine, respecter le droit international et promouvoir la coopération entre les nations. La véritable question est de savoir comment rendre les Nations Unies plus aptes à tenir les promesses de la Charte dans un monde profondément transformé. Réformer l’ONU ne signifie pas réécrire ses valeurs fondatrices, mais moderniser la manière dont elle agit. Nous avons besoin d’une organisation plus rapide, plus représentative et plus efficace face aux défis contemporains, qu’il s’agisse des conflits, de la fragmentation du monde, des technologies, du climat ou des inégalités. La Charte nous fournit les fondations. La réforme doit nous donner les outils, la crédibilité et la volonté politique nécessaires pour la mettre en œuvre au XXIe siècle.
En tant que candidate au poste de secrétaire générale de l’ONU, quels sont vos principaux arguments pour être nommée ?
RG : À ce stade, l’ONU a besoin d’un leadership capable de transformer la complexité en résultats. J’apporte quatre éléments.
Premièrement, mon engagement en faveur de la paix et de la sécurité : en ramenant l’ONU à la table des négociations, en défendant les principes de la Charte et ses trois piliers, et en reconstruisant la confiance. Deuxièmement, une expérience dans des situations à forte pression. J’ai travaillé dans des contextes où l’échec n’était pas une abstraction, qu’il s’agisse de chocs économiques ou de négociations exigeant des compétences diplomatiques et de médiation, j’ai agi en tant que facilitatrice impartiale et digne de confiance. Dans le cadre de l’Initiative de la mer Noire, nous sommes restés à la table des négociations, malgré les incertitudes et les refus, jusqu’à rétablir les exportations de céréales et contribuer à stabiliser les marchés alimentaires mondiaux. J’apporte également l’expérience des négociations sur la dette de mon pays dans les années 1980 et des Sommets ibéro-américains des chefs d’État et de gouvernement, où nous avons réussi à aboutir à des déclarations consensuelles malgré la polarisation de la région. Au cours de ma carrière, je n’ai pas seulement construit des ponts, j’ai forgé des accords. Troisièmement, un historique de réformes. J’ai dirigé des institutions nécessitant des transformations, en réduisant les inefficacités, en rétablissant la confiance et en recentrant l’action sur les résultats. L’ONU doit passer d’une organisation de procédures à un système orienté vers les résultats et sur l’impact concret des projets sur les populations. Quatrièmement, une capacité à relier les agendas. Les crises actuelles, conflits, sécurité alimentaire, dette, commerce, technologies, sont profondément interconnectées. La géopolitique et la géoéconomie sont plus imbriquées que jamais. Nous sommes à un moment qui exige un leadership à la fois courageux et compétent, capable d’écouter, de décider et d’agir.
Comment repenser le système multilatéral pour rétablir la confiance ?
RG : Je l’ai clairement dit : la confiance envers les Nations Unies s’érode, la paix est menacée et le temps presse. L’ONU doit être à la hauteur et produire des résultats. Elle doit placer la paix et la sécurité au cœur de ses priorités et se réformer. Cela implique au moins trois évolutions. Passer des processus aux résultats. Les citoyens ne vivent pas les résolutions, en revanche ils en perçoivent concrètement les effets. Passer de la fragmentation à la cohérence. Nous faisons face à des crises interconnectées, mais nous continuons d’y répondre de manière cloisonnée. Se tourner vers l’avenir plutôt que vers le passé. De nombreux pays demandent une ONU plus équilibrée et plus représentative. Un système multilatéral crédible doit garantir à tous les États membres une véritable voix et une participation équitable à la gouvernance mondiale. Cet aspect sera central pour restaurer la confiance. Les États doivent renouer avec la coopération afin de prévenir les conflits, réduire les risques et construire un avenir commun meilleur.
Comment Genève peut-elle encore adapter et renforcer son rôle pour soutenir cette vision ?
RG : Genève est essentielle car c’est là que le multilatéralisme se concrétise et devient opérationnel. C’est un écosystème unique où gouvernements, organisations internationales, experts, société civile et secteur privé collaborent au quotidien, dans tous les domaines et pour répondre à des défis globaux qu’aucun pays ne peut résoudre seul. Genève est déjà en mutation. Elle est devenue un écosystème multilatéral complexe et très performant, avec des institutions et des plateformes qui rassemblent politiques publiques, expertise technique, négociation, mise en œuvre et expérience de terrain. Je reste optimiste et convaincue que cet écosystème est suffisamment solide pour résister aux pressions qui pèsent sur le multilatéralisme, précisément parce qu’il ne repose pas sur une seule institution ni sur un seul agenda, mais sur un réseau dense de coopération. L’enjeu n’est pas de dire à Genève ce qu’elle doit devenir, mais de reconnaître ce qu’elle est déjà : un lieu où les principes globaux sont traduits en coopérations concrètes. Dans un monde fragmenté, la valeur de Genève réside précisément là : offrir un espace où des acteurs qui ne partagent pas toujours les mêmes positions peuvent néanmoins travailler ensemble à des solutions concrètes. Ce rôle opérationnel deviendra encore plus crucial face à des défis interdépendants, tels que les conflits, le climat, la technologie, le commerce et les inégalités.
