2026

FSPI : Alors que l’Appel de Genève oeuvre pour la protection des civils dans les zones de guerre depuis 25 ans tout en invitant les groupes armés à respecter les Conventions de Genève, le droit international humanitaire est de plus en plus bafoué par les Etats signataires de celles-ci. Comment l’Appel de Genève fait-il pour engager les groupes armés à le faire ?

AD : L’Appel de Genève insiste sur trois aspects dans ses relations avec les commandants de groupes. Tout d’abord, comme porteurs d’armes, ils tombent sous une partie du droit international public : le Droit International Humanitaire, qui leur accord des protections mais qui leur impose aussi des obligations. Ne pas respecter ce droit peut faire d’eux des criminels de guerre. Que d’autres se comportent comme des criminels, États ou groupes armés, n’enlève rien à leurs propres responsabilités. Deuxièmement, l’Appel de Genève cherche au maximum à « inculturer » le message des Conventions de Genève dans les codes d’honneur des combattants, issus de leur propre culture. Il s’agit de montrer que ces normes minimales visant à placer des limites à l’usage de la violence, désormais exprimées en termes juridiques dans des conventions internationales, existent sous des expressions différentes dans la plupart des cultures et des religions du monde qui les obligent. Troisièmement enfin, les commandants qui sont porteurs d’un projet politique comprennent assez vite qu’il sera difficile pour qui que ce soit de s’asseoir à une table de négociation avec eux s’ils sont labellisés comme criminels de guerre. Ce dernier aspect fonctionne peu ou pas du tout pour les groupes qui sont tombés dans une structure mafieuse et dont le combat est dénué de but politique et essentiellement tourné vers le contrôle de trafics illégaux. Mais il fonctionne encore fortement pour les autres.

 

FSPI : Depuis votre arrivée à la tête de l’organisation en 2017, l’effectif de vos collaborateurs a crû sensiblement et son budget a presque quadruplé, le nombre de dialogues que votre organisation mène avec des groupes armés et des autorités de facto s’étant manifestement multipliés et intensifiés. Comment l ‘AG y parvient-il de manière générale alors que les Etats souvent protagonistes voient le plus souvent d’un mauvais œil une ONG qui fait la promotion du droit international humanitaire auprès de groupes qu’ils tendent à qualifier de terroristes ?

 

AD: C’est là un défi permanent à notre mission. Un défi relevé constamment par nos collègues sur le terrain qui doivent souvent discuter également avec les armées étatiques. Mais l’on peut dire que les choses se sont améliorées depuis que l’Appel de Genève a créé un poste à plein temps de diplomatie humanitaire afin d’ouvrir une discussion avec les Etats et en tous cas de les tenir informés de ce que nous essayons d’obtenir dans les parties de leur territoire national qui échappent au contrôle de l’État central. Des États qui nous considéraient comme collaborateurs de groupes terroristes – et le disaient publiquement au Palais des Nations – ont changé d’avis lorsque certains de leurs soldats sont tombés aux mains de groupes armés exposés à l’Appel de Genève et ont été traités selon les Conventions de Genève. Ces Etats se sont alors mis à nous soutenir. Mais cela reste un défi. La démonisation totale de l’ennemi est une tentation aussi vieille que la guerre elle-même.

 

FSPI : L’AG est active on le sait depuis de nombreuses années en Afghanistan, en particulier sur la question de la protection des enfants, la protection des travailleurs humanitaires ou le déminage. A-t-elle été en mesure d’obtenir de la part des talibans des actes d’engagement sur ces sujets sans devoir faire acte de la reconnaissance internationale que ceux-ci recherchent activement ?

 

AD : Non, aucun acte d’engagement n’a été signé avec les Talibans. Nous nous apprêtions à signer l’acte sur la protection de l’enfance, quand ils ont pris le contrôle complet du territoire national afghan et le pouvoir à Kaboul. Les actes d’engagement de l’Appel de Genève, construits pour des groupes armés en campagne, n’étaient plus essentiels car les nouvelles autorités de facto à Kaboul se voyaient dans l’obligation de respecter l’ensemble des Conventions internationales auxquelles l’Afghanistan est partie. C’est sur ce vaste aspect que nous avons travaillé avec eux après leur prise du pouvoir. Quant à la reconnaissance internationale, les Talibans comme tous les groupes armés que nous engageons à travers le monde, savent très bien que l’Appel de Genève ne leur amène ni légitimité ni reconnaissance, mais que c’est bien leur comportement, leur respect des règles internationales, qui leur apportera cela.

 

FSPI : l’AG est active au Soudan depuis le début de la guerre civile en 2023  qui a provoqué une des plus graves crises humanitaires au monde tout en engageant toutes les parties au conflit, y compris des groupes armés non étatiques. Quelles sont les perspectives d’un cessez-le-feu et d’une solution politique négociée entre Forces armées soudanaises et Forces de soutien rapide ?

 

AD : Ces perspectives me semblent malheureusement très fragiles. Les différentes parties au conflit sont bien armées, bénéficient de soutiens internationaux puissants qui ne se laissent point refroidir ni par les massacres de populations civiles ni par les attaques contre les hôpitaux. Ces soutiens internationaux pourraient être perçus comme facilitant des enfreintes graves au DIH. L’Appel de Genève a obtenu des succès remarqués dans le changement de comportement d’une dizaine de groupes armés et continue à faire ce qui est humainement possible pour obtenir la même chose des autres. Nous avons pu convaincre des commandants d’ouvrir les routes qu’ils contrôlent pour le passage des convois humanitaires des Nations Unies au Kordofan. Aller vers les plus rétifs à notre message, vers ceux qui causent le plus de torts aux populations civiles reste le cœur de notre mission. Et au Soudan, les crimes de guerre commis sont d’une telle ampleur que nous nous reposons régulièrement la question de notre engagement avec certains des acteurs de ce conflit.

 

FSPI : Alors que le bilan sécuritaire – échec de la réintégration d’une partie des combattants des FARC et incapacité à limiter la production de cocaïne notamment- du gouvernement de gauche de Gustavo Petro a été plutôt contrasté en Colombie, que faut-il attendre du nouveau Président conservateur Abelardo de la Espriella à cet égard ? Quelles perspectives ce changement gouvernemental majeur offre-t-il au renforcement possible des activités futures de l’AG, esnotamment en matière de promotion du DIH auprès des AGDA et d’accès humanitaire dans les zones de conflit ?

 

AD : Il est à craindre que le nouveau Président ne puisse pas produire ce qu’il a promis en campagne : une amélioration sensible de la sécurité. Il ne bénéficie pas non plus d’une force politique au Congrès lui permettant de renverser les tables. Il semble toutefois reconnaître qu’il y a bien conflit armé et que les espoirs d’une paix négociée solide sont minces. Une approche plus pragmatique pourrait peut-être aboutir à une compréhension de la nécessité de remettre le DIH au sommet des priorités, en attendant que la paix puisse être obtenue et, donc, paradoxalement, reconnaître la nécessité pour une organisation comme l’Appel de Genève d’avoir un engagement direct avec les groupes armés.

 

FSPI : Au-delà d’une guerre civile, le conflit dans l’est de la RDC est un quasi-conflit régional opposant l’armée congolaise, le M23 et plusieurs groupes armés avec des protagonistes extérieurs dont le Rwanda et l’Ouganda et une lutte pour le contrôle des ressources minières stratégiques. Comment l’AG peut-il intervenir efficacement dans ce conflit ? A-t-il pu nouer un dialogue avec toutes les parties ?

 

AD : L’Est du Congo est un vieux terrain d’action de l’Appel de Genève. Nous avons effectivement un dialogue avec tous les grands groupes armés de la région. Plusieurs d’entre eux ont signé avec nous un acte d’engagement. Là aussi les changements de comportement ont été remarqués, en particulier avec des groupes impliqués de longue date dans des violences sexuelles documentées. Mais comme pour le Soudan, les soutiens extérieurs des différentes factions semblent peu se soucier de la protection des civils et du bien-être des populations.

 

FSPI : En Ukraine également, l’AG œuvre à la diffusion des connaissances sur le droit international humanitaire auprès des combattants, des communautés locales des organisations de la société civiles et des volontaires. En quoi la guerre en Ukraine et ses méthodes hybrides (armes non conventionnelles, guerre de l’information, cyberattaques  notamment) a-t-il eu un impact sur sa façon d’opérer ?

 

AD : Le changement essentiel dans la manière de mener une guerre me semble s’être considérablement intensifiée en Ukraine en 2025 avec l’introduction massive de drones, et de systèmes comportant des fonctions d’autonomie croissante. L’Appel de Genève y a développé un manuel de formation pour les pilotes de drones sur l’introduction des normes du DIH dans l’usage de ces engins. L’introduction de drones semi-autonomes ou autonomes, avec intelligence artificielle embarquée, soulève de profonds questionnements éthiques : pouvons-nous donner à une machine la capacité de décider d’abattre ou non un être humain ? Le débat est ouvert et il concerne de toute urgence les gouvernements et les armées étatiques. Mais ces armes arrivent à une vitesse effarante aussi auprès des groupes armés qui possèdent déjà des moyens de connexion et certains font déjà voler des drones autonomes. L’Appel de Genève participe à toutes les consultations lancées à Genève par le CICR sur le sujet. Les réponses apportées à ce nouveau défi auront un impact direct sur notre humanité.